Shibushi, kibushi : comment faut-il dire à Mayotte ?

Souraïda D.M
Une grand-mère mahoraise échange avec un jeune garçon dans une maison à Mayotte, illustrant la transmission du shibushi, des histoires et de la mémoire familiale entre générations.

Shibushi, kibushi : comment faut-il dire ?

C'est une question qu'on entend souvent, et qui revient presque toujours de la même manière : quelqu'un dit shibushi, une autre personne écrit kibushi, et tout à coup on ne sait plus trop. On entend aussi parfois kibouchi, ou d'autres formes encore.

Quand on grandit avec l'un de ces mots, la question ne se pose pas forcément. C'est simplement celui que l'on a toujours entendu à la maison, dans le village ou auprès des anciens. On ne cherche pas à le justifier. Il est là, c'est tout.

Puis un jour, on tombe sur une autre forme.

Et naturellement, on se demande :

Est-ce que l'un des deux est faux ? Est-ce que nous parlons vraiment de la même langue ?

La réponse demande un peu plus qu'une correction d'orthographe.

Parce qu'à Maoré, les langues ne racontent pas seulement comment nous communiquons. Elles racontent aussi d'où viennent nos familles, comment les populations ont circulé dans l'océan Indien et ce que chaque génération a choisi de transmettre à la suivante.


Une langue profondément liée à l'histoire de Maoré

Quand on parle des langues parlées à Mayotte, on pense souvent d'abord au shimaoré et au français.

Mais une autre langue occupe depuis longtemps une place importante dans certaines familles mahoraises : le shibushi, que l'on retrouve également écrit sous la forme kibushi.

Cette langue possède une histoire différente de celle du shimaoré.

Le shimaoré appartient à la famille des langues bantoues. Le shibushi, lui, est lié aux langues malgaches.

C'est d'ailleurs pour cette raison que certaines personnes le décrivent parfois comme le malgache de Mayotte.

Mais cette expression ne raconte qu'une partie de l'histoire.

Car une langue peut avoir des origines anciennes ailleurs et, après des générations de transmission, devenir pleinement liée à un territoire, à des familles et à une identité.

C'est exactement ce qui s'est passé à Maoré.


Pourquoi le shibushi ressemble-t-il au malgache ?

Pour comprendre l'origine du kibushi, il faut regarder vers Madagascar et, plus largement, vers les anciennes circulations dans l'océan Indien.

Pendant des siècles, la mer n'était pas seulement une frontière. Elle était aussi une route.

Des familles voyageaient entre les îles. Des commerçants circulaient. Des mariages créaient de nouveaux liens. Des mots passaient d'un territoire à l'autre.

Une partie de cette histoire est encore audible aujourd'hui dans le shibushi.

Certaines variétés parlées à Mayotte possèdent notamment des liens avec les langues de l'ouest et du nord-ouest de Madagascar. On rencontre ainsi parfois l'expression dialecte sakalava à Mayotte ou la forme kibushi kisakalava.

Cela ne veut pas dire pour autant que le shibushi serait simplement une langue étrangère importée sur l'île.

Depuis des générations, il appartient aussi à l'histoire de familles mahoraises.

Une langue peut voyager, puis prendre racine.

Le shimaoré, le shibushi et le français ne racontent pas la même histoire, mais ils font tous partie du paysage linguistique de notre île. Comprendre les langues parlées à Mayotte →


Alors, pourquoi certaines personnes disent-elles « shibushi » ?

Parce que c'est ainsi qu'elles l'ont appris.

Dans de nombreuses familles, shibushi est le mot entendu depuis l'enfance. Il est utilisé naturellement dans les conversations et transmis sans que l'on pense forcément à la manière dont il sera écrit dans un livre ou dans un document officiel.

Et cela a son importance.

Nous oublions parfois qu'une langue vit d'abord par la parole.

Avant d'être écrite sur une page, elle est prononcée par quelqu'un.

Elle est entendue pendant un repas.

Elle accompagne une histoire racontée par une grand-mère.

Elle apparaît dans une plaisanterie entre proches.

Elle revient lorsqu'une personne rentre à Maoré après plusieurs années loin de l'île.

Une langue existe d'abord dans la vie.

C'est pourquoi la forme « shibushi » reste profondément naturelle pour beaucoup de personnes.


Pourquoi trouve-t-on alors « kibushi » dans de nombreux écrits ?

Dès qu'une langue commence à être davantage écrite, enseignée ou documentée, une nouvelle question apparaît : comment choisir une forme commune ?

C'est là que kibushi devient très visible.

On retrouve aujourd'hui cette forme dans de nombreux documents, travaux linguistiques et ressources consacrées à la langue.

C'est également pour cette raison que les internautes recherchent souvent des expressions comme langue kibushi, vocabulaire kibushi, comment dit-on en kibushi ou encore dictionnaire kibushi français.

L'écriture a besoin d'un minimum de stabilité pour permettre la création de dictionnaires, de supports pédagogiques ou de ressources pour les nouvelles générations.

Mais cela ne signifie pas automatiquement que les habitudes orales des familles doivent disparaître.

La langue parlée et la langue écrite peuvent avoir des histoires légèrement différentes.

Et c'est précisément ce qui explique une partie de la coexistence entre les formes shibushi et kibushi.

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Est-ce qu'il faut absolument choisir entre les deux ?

C'est souvent à ce moment que le débat devient inutilement compliqué.

Parce qu'en cherchant absolument à savoir qui a raison, on peut oublier la question la plus importante :

qu'est-ce que nous voulons préserver ?

Une orthographe ?

Ou une langue vivante ?

Pour certaines personnes, dire shibushi est naturel parce que c'est le mot utilisé dans leur famille depuis toujours.

Pour d'autres, kibushi est devenu la forme de référence lorsqu'elles lisent, apprennent ou cherchent des ressources sur cette langue.

Ces deux réalités peuvent exister en même temps.

La justesse ne consiste donc pas forcément à dire à quelqu'un : « Tu te trompes. »

Elle consiste plutôt à comprendre pourquoi différentes formes sont utilisées.

Respecter une langue commence par respecter ceux qui la parlent.


Pourquoi le nom d'une langue compte-t-il malgré tout ?

Parce que donner un nom à une langue, c'est aussi lui donner une place. Imaginez un enfant qui entend ses grands-parents parler depuis toujours sans vraiment savoir quelle langue ils utilisent. Puis, un jour, il pose simplement la question : « C'est quoi la langue que vous parlez ? » À partir de là, quelque chose peut s'ouvrir. Il peut vouloir savoir d'où elle vient, demander comment se disent certains mots, découvrir des expressions que ses grands-parents utilisent encore mais que ses parents ont peu à peu perdues, puis décider de les noter pour ne pas les oublier. Un simple nom peut ouvrir une conversation entre plusieurs générations, et cette conversation peut transmettre bien plus qu'un peu de vocabulaire : elle peut réveiller une mémoire, une histoire et un lien avec Maoré.


Le shibushi peut-il se perdre ?

Une langue ne disparaît pas toujours d'un seul coup. Parfois, elle s'efface presque sans bruit : une génération la parle couramment, la suivante la comprend mais répond davantage en français, puis les enfants n'en retiennent que quelques mots, jusqu'à ce que leurs propres enfants ne l'entendent presque plus. En quelques décennies, une langue peut ainsi perdre sa place dans une famille. Cette réalité concerne particulièrement la diaspora mahoraise, car en métropole, le français occupe naturellement une grande partie du quotidien, à l'école, au travail, avec les amis ou dans les démarches. La langue familiale doit alors continuer à vivre autrement, à travers des gestes simples : un mot au moment du repas, une expression que l'on garde volontairement, une chanson, une conversation avec les grands-parents ou un appel à la famille restée à Maoré.

Parfois, une langue continue simplement parce qu'une famille décide qu'elle mérite encore une place dans la maison.


Faut-il parfaitement parler shibushi pour le transmettre ?

Non. Et c'est peut-être la chose la plus importante à entendre.

Beaucoup de personnes se taisent parce qu'elles ont peur de mal dire. Elles connaissent quelques mots, elles comprennent quand un ancien parle, mais elles hésitent à se lancer devant leurs enfants. Comme si parler imparfaitement était pire que ne pas parler du tout.

C'est le contraire.

Un parent qui cherche ses mots en shibushi devant son enfant lui transmet quelque chose qu'aucun manuel ne peut enseigner : que cette langue vaut la peine qu'on se batte un peu pour elle.

Il peut mélanger avec le français.

Oublier certaines expressions.

Demander à ses propres parents comment on dit tel ou tel mot.

Cela ne veut pas dire qu'il n'a rien à transmettre.

Quelques mots transmis valent déjà mieux qu'une langue que l'on n'ose plus prononcer.

On peut aussi apprendre avec son enfant. Retrouver du vocabulaire kibushi ensemble. Poser des questions aux anciens tant qu'ils peuvent encore raconter.

La transmission n'est pas toujours une leçon donnée par celui qui sait.

Parfois, c'est une recherche faite ensemble.


Mila Yatu

Certaines choses arrivent sans qu'on les cherche vraiment. Un parfum qui rappelle Maoré. Une expression entendue dans l'enfance qui remonte à la surface des années plus tard. Une langue que l'on croyait presque oubliée, et qui revient dans la bouche d'un enfant qui l'a entendue sans qu'on s'en rende compte.

Mila Yatu est né de cette conviction : ce qui vient de Maoré mérite d'être porté, au sens propre comme au sens figuré. Chaque pièce porte quelque chose de l'île — son histoire, ses couleurs, ce lien invisible entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés.

Ce n'est pas de la nostalgie. C'est un choix.

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Comment retrouver du vocabulaire shibushi ou kibushi ?

Aujourd'hui, certaines personnes cherchent simplement à retrouver quelques mots.

Comment dit-on en kibushi ?

Comment appeler un membre de la famille ?

Comment dire une expression que nos grands-parents utilisaient ?

Comment retrouver un mot entendu pendant l'enfance ?

Ces recherches peuvent sembler très simples, mais elles racontent souvent quelque chose de plus profond.

On ne cherche pas toujours seulement un mot.

Parfois, on cherche la voix d'une personne qui utilisait ce mot.

Un dictionnaire kibushi français peut aider.

Des ressources linguistiques peuvent aider.

Mais la famille reste aussi une mémoire précieuse.

Demander à un grand-parent ou à un ancien de raconter comment un mot était utilisé peut transmettre quelque chose qu'un dictionnaire ne pourra jamais totalement conserver : le contexte, l'intonation, l'émotion.


Shibushi, kibushi : que faut-il finalement retenir ?

Nous pouvons maintenant revenir à la question du début.

Les formes shibushi et kibushi ne sont pas simplement deux erreurs qui se disputeraient la bonne orthographe.

Elles racontent des usages différents.

Shibushi est notamment une forme largement présente dans les usages oraux et dans la manière dont la langue est nommée en shimaoré.

Kibushi est aujourd'hui très présent dans les usages écrits, linguistiques et institutionnels.

Comprendre cela permet d'éviter une opposition inutile.

Parce que le vrai enjeu n'est peut-être pas de choisir entre deux lettres.

Le véritable enjeu est de savoir si, dans vingt ou trente ans, des enfants connaîtront encore cette langue, sauront comment elle s'appelle et pourront reconnaître quelques mots lorsqu'un ancien leur parlera.


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Conclusion : une langue ne tient pas seulement dans son nom

On est parti d'une question simple : faut-il dire shibushi ou kibushi ?

Et honnêtement, ce n'est pas la réponse la plus importante.

Ce qui compte davantage, c'est ce que l'on fait de cette langue une fois qu'on sait comment elle s'appelle. Est-ce qu'on la parle encore ? Est-ce qu'on la transmet ? Est-ce qu'on laisse une place, même petite, pour qu'elle continue à exister dans nos maisons ?

Les liens entre Madagascar et Mayotte sont réels. L'histoire des familles qui ont transmis cette langue pendant des générations est réelle. Et la question de ce que les enfants d'aujourd'hui en feront demain est, elle aussi, bien réelle.

Bien nommer une langue est important. Mais continuer à la faire vivre l'est encore davantage.

Parce qu'un mot que l'on transmet n'est jamais seulement un mot.

Parfois, c'est un morceau de Maoré qui continue son chemin.


Questions fréquentes

Faut-il dire shibushi ou kibushi ?

Les deux formes existent. « Shibushi » est notamment utilisé dans les usages locaux et comme appellation en shimaoré, tandis que « kibushi » est très présent dans les écrits linguistiques et institutionnels.

Shibushi et kibushi sont-ils deux langues différentes ?

Non. Les deux termes servent à désigner la même langue ou le même ensemble de variétés linguistiques parlées à Mayotte.

Le shibushi est-il une langue mahoraise ?

Oui. Le shibushi fait partie du patrimoine linguistique de Mayotte et est transmis depuis plusieurs générations dans certaines familles de l'île.

Le kibushi vient-il de Madagascar ?

Le kibushi est linguistiquement lié aux langues malgaches. Cette proximité témoigne des anciennes relations et circulations entre Madagascar et Mayotte.

Pourquoi parle-t-on de « malgache de Mayotte » ?

Parce que le shibushi appartient à la même grande famille linguistique que le malgache, tout en ayant évolué et été transmis à Mayotte.

Existe-t-il un dialecte sakalava à Mayotte ?

Oui. Parmi les variétés documentées, on retrouve notamment le kibushi kisakalava, qui possède des liens avec les langues sakalava de Madagascar.

Existe-t-il un dictionnaire kibushi français ?

Oui. Des ressources lexicales consacrées au kibushi ont été produites pour documenter, écrire et transmettre la langue.

Peut-on transmettre le shibushi sans le parler parfaitement ?

Oui. Quelques mots, expressions, chansons et échanges avec les anciens peuvent déjà participer à la transmission.

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